Yasmina Hamlawi

Témoignages sous le voile

L’Iran offre à ses visiteurs une complexité insoupçonnée et des contrastes déroutants. Il en va ainsi des femmes que l’on s’attend à voir marcher tête basse et dont on croit ne pouvoir saisir qu’un regard fuyant. On s’imagine la femme iranienne comme l’archétype de la femme soumise, déformée par un tchador noir.

Pourtant, les Iraniennes ont su utiliser les armes du Clergé chiite pour s’imposer dans une société faite et pensée par les hommes.

Au printemps dernier, il était à la fois risible et tragique de voir les forces de police iranienne courir après des femmes « trop peu voilées », le long des grandes avenues du Téhéran nord. Les Autorités iraniennes venaient de lancer le nouveau Plan de contrôle et de répression afin de confronter les Iraniennes au respect du Code vestimentaire islamique. Les Forces de Sécurité d’Etat, secondées en cas de nécessité par les Gardiens de la Révolution Islamique –Pesah-e-Pasdaran-, se sont ainsi vues desservir la très sérieuse mission de contrôler la longueur des manteaux, le maintien des hijabs sur les chevelures ou tout autre signe jugé provocateur et contraire aux bonnes mœurs islamiques. Ce pittoresque vent de répression soufflant sur l’Iran ne constitue pas une nouvelle forme d’arbitraire. Cette campagne est resservie chaque année à la même période, alors que les chaleurs annoncées par le Printemps poussent les Iraniennes à agrémenter de couleurs les tenues sombres réglementaires et à s’éloigner d’une observation rigoureuse des canons vestimentaires édictés. Des parlementaires considérés comme modérés au sein du Majlis –Parlement iranien- ont dénoncé les effets indésirables d’une telle répression. Ils s’interrogeaient publiquement sur les priorités du gouvernement : s’acharner sur des manteaux saillants plutôt que de faire reculer la pauvreté et la criminalité. L’Ayatollah Seyyed Mahmoud Hashemi Shahroudi, à la tête du système judiciaire iranien depuis 1999, a averti le gouvernement sur les effets indésirables de certaines méthodes : « traîner femmes et jeunes filles jusqu’aux postes de police pour quelques mèches de cheveux déplacées, non seulement n’apportera pas la moralité au pays, mais en plus risque d’avoir des effets fort négatifs »1. Ces Campagnes sont d’autant plus sujettes à critique qu’elles ne concernent qu’une minorité de femmes, celles des quartiers huppés des grandes villes.

C’est au lendemain de la Révolution islamique de 1979 que l’Ayatollah Khomeiny imposa le « hejâb » comme l’un des symboles fondateurs de la nouvelle société. Malgré les vagues de protestations que cette réforme avait initialement suscitées, la majorité des Iraniennes d’aujourd’hui se conforment au Code vestimentaire islamique. Elles s’en sont accommodées, et ont su, paradoxalement, retourner cette obligation à leur avantage, en une trentaine d’années.

Le « hejâb » a en quelque sorte accordé un blanc-seing aux femmes d’Iran qui ont outrepassé les limites et interdits pour s’imposer dans la sphère publique et dans de nombreux corps de métiers. Professeur d’anglais et mère de famille moderne, Roya  approuve le Régime islamique qui a instauré un climat de sécurité pour les jeunes femmes : « Les jeunes filles sont libres d’étudier, de travailler ou de vaquer à leurs occupations sans se faire ennuyer. Nous vivons dans un pays où je n’ai pas peur pour mes filles. » Revêtues du voile comme d’une immunité dans une société traditionnellement patriarcale, les Iraniennes ont assigné à la tenue vestimentaire islamique un rôle antagoniste à celui qu’escompté ses législateurs.

D’après Fatmeh, militante féministe, « le hejâb est un faux débat et cache d’autres préoccupations plus décisives pour le statut des femmes iraniennes ». Fatmeh agit pour la révision du  Code de la famille dont de nombreuses règles discriminent les femmes : les lois concernant le divorce et la garde des enfants, l’héritage, la valeur du témoignage d’une femme 2…Elle insiste sur le caractère rétrograde de la législation iranienne en comparaison à l’évolution sociale de ces dernières années.

Quelques jeunes femmes déploient le voile comme l’étendard de leurs croyances et de leur appartenance communautaire. C’est le cas de Nafiseh, jeune étudiante, fière d’arborer le « hejâb ». Elle maintient que même  si l’obligation de le porter venait à tomber, elle n’y renoncerait pas pour autant: « Il est du devoir des musulmanes de se couvrir la tête et de témoigner d’une attitude humble et vertueuse». Et de poursuivre,  « le problème ne réside non pas dans le hejâb, mais en notre gouvernement qui, malgré ses professions de foi, ne respecte pas les valeurs édictées par l’islam. Il s’agit d’un gouvernement corrompu.». Shahrzad acquiesce tout en regrettant le manque de confiance accordée aux femmes et à leur libre-arbitre : « Il semblerait que le gouvernement craint les femmes et les changements qu’elles pourraient apporter à la société ». Nombreuses sont les Iraniennes qui adhèrent à ce point de vue et estiment que la fusion entre le séculier et le spirituel ne constitue pas une entrave intrinsèque à leurs libertés sociales, politiques et économiques. En d’autres termes, l’Islam et les droits de la femme peuvent faire bon ménage. Les limitations qui leur sont imposées proviendraient d’une dérive de l’actuel gouvernement.

La question du voile en Iran se dessine tout en nuances et pour certaines dans la douleur. Shoreh, doublement discriminée en tant que musicienne et baha’ie, n’a plus la patience d’attendre que les lois s’adoucissent. Elle rêve de pouvoir marcher librement dans la rue sans avoir à se couvrir : « Superstitions, tout cela n’est que superstitions. Cette volonté de vouloir cacher les cheveux de la femme sous un hejâb ne l’a rend pas moins attractive. En quoi les cheveux d’une femme sont-ils pêchés ? En quoi les cheveux d’une femme sont-ils un danger ? S’ils sont dérangés par la féminité, c’est à eux de baisser le regard». Les Baha’is souffrent de persécution par le Clergé chiite, leur religion étant dénoncée pour hérésie. Beaucoup choisissent l’exil pour échapper à l’exclusion sociale et aux lois discriminatoires qui les enserrent.

Les jeunes femmes d’Iran disposent, au dire de leurs aînées, d’opportunités considérables dues notamment à l’accent mis par le gouvernement sur l’éducation. Les Iraniennes représentent aujourd’hui entre 65 à 70 % des effectifs universitaires et l’arrivée prochaine de ces jeunes femmes instruites sur le marché du travail constitue la pierre angulaire d’une nouvelle société iranienne qui reste encore à définir, entre religion et modernité.

  1. www.iranfocus.com
  2. Pour exemple, l’article 223 du code pénal iranien estime que le témoignage d’un homme vaut celui de deux femmes.

 

 

Article publié dans Libertés, mensuel d’Amnesty International Belgique en Février 2008