Yasmina Hamlawi

Destin d’une Nation, destin de femmes

 

 

         Une succession d’évènements d’une grande violence a marqué l’histoire de l’Algérie, laissant peu de répit au peuple algérien pour panser ses plaies et se construire un avenir. Une histoire tourmentée qui a façonné la femme algérienne d’aujourd’hui, en faisant d’elle, tour à tour, une héroïne, une otage et un tribut.

Les Moudjahidètes congédiées

          Fin des années 50. Du Tiers-monde aux pays colonisés en passant par  les mouvements de gauche des pays impérialistes, on célèbre la guerre de libération menée par l’Algérie contre l’occupant français.

Les Algériennes sont portées aux nues et symbolisent cette résistance. Les hommes au maquis, elles assurent la continuité de la société tout en participant activement à la lutte nationale.De manière quasi-systématique, les conflits constituent une période de brouillage des stéréotypes sociaux liés au genre. Les femmes, en prenant les armes, bouleversent les hiérarchies basées sur la domination masculine. Mais dans la période d’après-guerre, ces stéréotypes refont surface et on assiste à un retour vers un modèle conservateur dans lequel l’infériorité prétendue des femmes s’ancre jusqu’au niveau institutionnel.

L’indépendance de l’Algérie, proclamée en 1962, n’a pas fait défaut à ce triste retour des choses et les combattantes de la liberté, surnommées les Moudjahidètes, sont alors congédiées sans ménagement.

«  On a simplement demandé aux femmes  de rentrer et de faire des enfants. On leur a confisqué le droit de participer à la construction du pays qu’elles ont aidé à libérer, explique Faeqa Mejahed, psychothérapeute à Alger, spécialisée dans les bouleversements de la société, toutes les femmes modèles de la guerre d’indépendance ont été bâillonnées etempêchées d’avoir un rôle politique. »

         La guerre de libération s’est achevée avec son lot de morts, de détresse et de traîtrise. Des maux que le nouveau gouvernement a préféré enterrer plutôt que de soulager, les aiguisant davantage encore par son mépris.

Ainsi, les autorités algériennes ont enjoint les Moudjahidines – combattants de la liberté- de « reprendre » leurs épouses violées par l’armée française d’occupation ; une injonction revenant à étouffer les cris de souffrances et d’humiliations des femmes. Depuis des silences lourds pèsent dans les familles et véhiculent un malaise national.

 

Les rêves d’octobre 1988

         Octobre 1988. Des manifestations font frémir le pays. Après sa guerre de libération, l’Algérie vit sa révolte populaire. Les femmes et les Moudjahidètes soutiennent massivement le mouvement des jeunes protestataires.  Tous battent les pavés pour reconquérir l’exercice de leurs droits civiques. Ils et elles rêvent de cette démocratie confisquée aux lendemains de l’indépendance par le FLN – Front de Libération Nationale-.

De nombreuses associations pour la défense des droits des femmes fleurissent au lendemain de ce mouvement. Elles oeuvrent solidairement pour l’abrogation du code de la famille et la promulgation de lois égalitaires.

Dalila Djerbal préside le réseau Wassila, un réseau axé sur l’assistance aux femmes violentées, elle estime qu’«  avant 88, on ne savait rien de la femme et des violences subies, d’une certaine manière personne n’enfreignait ce tabou.»

Les femmes agissent en solidarité aux victimes de la répression et de la torture qui marquent la période. Elles sont désormais visibles et exigent une place dans la société. L’unité des différents mouvements leur vaut plusieurs victoires. Les mouvements féministes réussissent à reconquérir le droit de vote pour les femmes –interdiction pour un époux de voter pour sa conjointe- et aussi sur la liberté de mouvement des femmes – droit de quitter le territoire sans autorisation d’un tuteur masculin-.

 

années 90, années de deuil

         Parallèlement, le gouvernement cède sur le multipartisme et fait croire à un renouveau démocratique.

Mais les élections législatives de 1991 arrivent vite, trop vite, sans aucune préparation pour des électeurs sans culture politique. C’est le raz de marée islamiste, seul parti jouissant au préalable d’un réseau socio-religieux formidablement organisé.

Cette page de l’histoire algérienne nous ramène à l’actualité des pays arabes voisins.

Faeqa Mejahed raconte comment des femmes âgées et illettrées de la casbah d’Alger arrivaient au bureau de vote avec le chiffre six – alors numéro de vote des islamistes – tatoué au henné sur leurs mains. A ses questions, les femmes répondaient  «  On nous a dit que c’était le bon numéro de vote, qu’il fallait le tatouer pour ne pas se tromper »,  oblitérant le numéro sans savoir à quoi cela les engageait.

         La psychothérapeute algéroise fait le lien entre le processus de diabolisation à l’encontre de la femme mis en place dans les années d’après-guerre et la victoire islamiste aux élections législatives de 1991. Selon elle, le Front Islamique du Salut – FIS-  a  pu s’implanter aussi rapidement en reprenant le discours préexistant du FLN, « On était sur une moralisation de la société qui se faisait sur le dos des femmes ». Un discours désignant la femme comme bouc émissaire de tous les maux de la société, du chômage à l’éducation des enfants, en passant par l’honneur de la famille, dégageant ainsi le politique de ses responsabilités et de ses défaillances.

         Le gouvernement en place refuse de reconnaître la victoire des islamistes et opère un coup d’état. Une guerre fratricide ensanglante alors le pays, prenant comme cible les femmes, elles deviennent le tribut d’une guerre qui ne dit pas son nom.

Nadia Aït Zaï, juriste et féministe, raconte la folie meurtrière des années 90 : « Pendant les années de terrorisme, les femmes ont été victimes de violences, d’enlèvements, de viols et d’assassinats. Le paroxysme a été atteint ». Un traumatisme a réveillé un autre traumatisme ; les violences extrêmes des islamistes ont réveillé la terreur qui avait régné pendant la guerre d’indépendance.

         Après la libération du pays en 1962, on a tourné la page sans chercher la vérité  et la justice. Avec la loi du 13 juillet 1999 sur la concorde civile, l’histoire ne fait que se répéter. L’amnistie générale est décrétée et le peuple algérien est sommé de recourir à l’amnésie générale. Meurtriers et violeurs descendent ainsi du maquis et reprennent le cours de leur vie, côtoyant au quotidien leurs victimes.

 

Une société au dur réveil

 

         Aujourd’hui encore, la peur et la méfiance sont palpables. La jeunesse désenchantée ne croit plus en la politique.

Comment penser le pays, lorsque la femme vaut la moitié de l’homme, lorsque les lois votées aux lendemains des crimes de sang proposent l’immunité des criminels de guerre. Ces lois laissent à penser que le corps de la femme est un terrain de violence gratuite. L’Algérie souffre de l’absence d’un Etat de droit garantissant une égalité entre citoyens, au contraire l’Etat a institutionnalisé l’inégalité comme mode de fonctionnement pour l’ensemble de la société. Du code de la famille à la non reconnaissance du statut des femmes violées par les terroristes, le gouvernement justifie les violences.Les chiffres officiels établissent ainsi qu’une femme sur dix subit des violences conjugales. Des chiffres mensongers, crient en cœur les associations féministes. Impossible pourtant de se procurer des données reflétant la réalité et qui permettraient de  combattre un véritable problème de société.

         Dalila Djerbel explique que pour comprendre les mécanismes de cette violence, on doit chercher son origine dans le mode d’organisation de la société : la cellule familiale, le partage de l’espace publique et les relations sociales sont fondés sur un rapport d’autorité, de dépendance et de soumission, les femmes étant considérées comme les catégories inférieures de l’édifice social.

         L’espoir d’émancipation des Algériennes repose sur leur instruction massive. Un des paradoxes de ce régime qui dans un vaste programme d’alphabétisation a réussi à diminuer de 2/3 l’analphabétisme entre 1966 et 1998, soit de 75 à 26,5%.  Pourtant ce même régime n’encourage nullement les femmes à s’implanter sur le  marché de l’emploi. La part de l’emploi féminin dans l’emploi total est seulement de 15,3 % en 2009, selon le rapport du Programme des Nations Unies pour le développement  sur les objectifs du Millénaire.

Le coût élevé de la vie et les nouvelles contraintes de la vie urbaine agissent également comme un facteur d’émancipation. Peu de couples peuvent s’offrir le luxe de renoncer à un deuxième salaire. Les femmes acceptent beaucoup plus facilement des emplois sous rémunérés, comme une gageure de leur volonté d’indépendance.

 La présidente du réseau Wassila décode la situation en ces termes :  «  La société génère ses propres règles pour résoudre les problèmes, elle avance beaucoup plus vite que le politique qui ne scrute pas sa société et n’observe pas ses évolutions. »

En d’autres termes, la société précède les lois. Les Algériennes se sont engagées dans la modernisation de la société et le changement ne pourra venir que du bas de la pyramide pour briser des tabous solidement ancrés jusqu’à son sommet.

 

 

Yasmina HAMLAWI