Yasmina Hamlawi

A bord de la Peykan de Neiloufar

Neiloufar pilote avec dextérité son taxi dans les rues sclérosées du Nord de Téhéran : elle esquive, se faufile, klaxonne et s’impose dans l’assourdissant trafic de la capitale. Femme de caractère, il faut l’être pour s’imposer dans un milieu que les hommes conservent jalousement. Sa petite Peykan bleue passe devant un agent de circulation qui la salue en souriant. « La police m’aime bien, explique-t-elle, elle me protège et c’est important dans mon métier. » L’une des rares femmes chauffeur(e ) de taxi à Téhéran, pour ne pas dire en Iran, Neiloufar avoue avoir pris le volant par nécessité : « Quand on a appris que je ne pouvais pas avoir d’enfants, mon mari a amené une deuxième épouse à la maison. La loi islamique lui donne ce droit, mais pour moi, c’était une injure, c’était dégradant… Je ne pouvais pas rester. » Divorcée, sans enfant, elle ne peut réclamer aucune pension ; dotée d’un permis de conduire, elle a décidé de se faire chauffeur de taxi malgré les revenus bien aléatoires. Elle accueille hommes et femmes dans son taxi : «  Je ne veux pas faire de  discrimination, tout le monde est le bienvenu dans mon taxi. » On la retrouve souvent au rond-point de Tajrish à pousser de la voix pour se faire entendre des clients potentiels, qu’ici, l’on harangue comme dans un marché aux tapis. La concurrence est rude à Téhéran, où toute personne pourvue d’une voiture s’improvise chauffeur de taxi après ses heures régulières de travail, pour faire face à une économie désespérément inflationniste. Aux abords des rues de la capitale, on n’attend jamais bien longtemps un taxi…et on peut y rencontrer Neiloufar.

Sous le poids d’une triple discrimination

Sepideh reçoit ses élèves un par un. Ils se glissent rapidement à l’intérieur de l’appartement et s’installent pour commencer la leçon de musique. Malgré les « convenances », Sepideh s’obstine à laisser ses longs cheveux libres de tout voile : « Superstitions… le voile est le symbole de superstitions ». Sepideh fait partie de la communauté baha’ie d’Iran, la plus large minorité religieuse dont il ne reste plus que 300 000 membres. Beaucoup ont préféré quitter le pays sous les coups répétés de harcèlement du régime iranien, dont la violence allait jusqu’à s’exprimer par des peines d’emprisonnement, des actes de  torture et des exécutions. «  Selon nos croyances, les hommes et les femmes sont totalement égaux, alors bien sûr cela déplaît à ce régime qui ne reconnaît pas notre religion et nous persécute. » Sepideh vit sous le poids d’une triple discrimination en tant que femme, baha’ie et musicienne. Aujourd’hui, elle est épuisée de se heurter à des obstacles perpétuels, elle commence à envisager l’exil : «  Toute ma famille est déjà partie, je reste seule, et c’est dur de résister seule. »

 

Article publié dans Axelle, septembre 2008, pour le dossier spécial  » Iran : une révolution douce «