Yasmina Hamlawi

Quand alphabétisation rime avec émancipation

Alors que la République Islamique avait dans un premier temps ouvert les portes des écoles et des universités aux femmes, elle se ravise et envisage à présent les étudiantes comme un danger pour le fragile équilibre social iranien. Mais, les Iraniennes ne s’en laissent pas conter, elles font preuve d’une adaptabilité et d’une résistance étonnantes pour s’infiltrer dans les brèches d’un système résolument traditionaliste et patriarcal.

L’UNESCO estime que 97 % des Iraniennes âgées plus de quinze ans  sont alphabétisées. Pour l’année académique 2005-2006, elles représentaient 55 % des élèves inscrits en premier cycle des universités publiques. Mais aujourd’hui, «  le gouvernement considère que les femmes sont trop nombreuses dans les universités et que cela pourrait nuire à l’organisation patriarcale de la société » explique Shoreh. Sociologue à Téhéran, Shoreh vient de rédiger un rapport  dans lequel elle dénonce les quotas destinés à limiter l’accès des femmes à certaines branches de l’enseignement supérieur. Ces quotas ne font pas l’objet de réglementation officielle, mais sont diffusés plus  discrètement, par des circulaires internes.

Les hommes d’abord !

La  politique de lutte contre l’illettrisme date des lendemains de la révolution de 1979 qui chasse Mohammed-Rezâ Shâh Pahlavi du pouvoir ; la République Islamique s’engage alors à faire  de l’Iran une « grande université ». La démocratisation de l’éducation initiée sous le régime précédent est poursuivie avec d’importants moyens financiers, et de profondes réformes sont lancées à travers tout le pays pour ouvrir des écoles jusque dans les régions les plus reculées. Pour les jeunes filles, on élabore une tenue islamique réglementaire, comme garantie de pudeur et d’un honneur préservé. Ainsi réhabilitées, elles sont incitées à suivre l’enseignement offert par les institutions publiques au même titre que les garçons.

« La République islamique a sa propre idée du développement » constate Shoreh 1. Cette conception repose sur un certain affranchissement de la population en matière d’éducation et de santé, pour les femmes, l’émancipation rencontre vite ses limites. Le gouvernement craint  en effet l’intrusion de ce qu’il juge comme des valeurs occidentales : des femmes éduquées et indépendantes délaissant la structure familiale, entraînant avec elles la désintégration de la société.  «  Jusqu’alors et de manière très paradoxale, les femmes, en tant que mères, ont permis la reproduction du patriarcat de génération en génération, explique Shoreh. Désormais la reproduction du cycle paternaliste est menacée par cette conscience féminine. En lançant son programme pour l’éducation, Khomeiny ne  se doutait pas que cela pouvait se retourner contre le système patriarcal. » 

De fait, les Iraniennes diplômées réclament aujourd’hui leur indépendance et un rôle plus important dans la société. Mais, outre le conservatisme religieux régissant le pays, elles se heurtent à la récession économique. La crise que traverse l’Iran limite en effet les opportunités des femmes : à qualifications égales, la priorité d’embauche est donnée aux hommes. Selon Mohammed Saïd Abdel Ahad du Fonds des Nations Unies pour la population à Téhéran, le fait d’accorder aux femmes une éducation de qualité tout en leur refusant l’accès à des postes valorisant leurs acquis constitue un des nombreux paradoxes de l’Iran…

Une inévitable transition sociale

Malgré tout, la société iranienne entière se remodèle : l’alphabétisation de masse, conjuguée à une politique officielle de contrôle des naissances, a engendré des bouleversements sociaux importants. Les femmes jouent un rôle actif dans cette évolution, notamment en décidant du nombre d’enfants qu’elles mettent au monde. Certains ethnologues vont jusqu’à parler de « révolution démographique ».

Cette évolution trouve ses racines en 1988, lorsque la guerre contre l’Irak et son florilège de conséquences désastreuses ont poussé la république d’Iran à rationaliser ses choix démographiques, en  dépit d’une préférence certaine donnée à la famille nombreuse sublimée par l’Islam. Un programme de planification familiale  a alors été officiellement adopté: dans les régions rurales, des pilules contraceptives ont été gratuitement distribuées et des cliniques ambulatoires proposaient plusieurs formes de contraception, tandis que des programmes de sensibilisation ont été diffusées dans les médias… Cette politique de contrôle des naissances a été plus qu’efficace puisque aujourd’hui le taux de natalité est  évalué à 2,1 , alors qu’en 1982 une Iranienne mettait au monde 7 enfants en moyenne. Précisons que l’actuel président Mahmoud Ahmadinejad, très conservateur, regrette cette transition démographique et incite à une reprise des naissances.

La population d’Iran est aujourd’hui une population jeune, majoritairement âgée de 20 à 24 ans,  à 66 % urbaine, le quart d’entre elle poursuit des études supérieures. Cette nouvelle jeunesse iranienne se marie tardivement, limite le nombre d’enfants par famille et se montre désireuse d’accéder à un certain  niveau de vie par des emplois qualifiés. 

Ces indicateurs socio-économiques surprenants illustrent toute l’ambiguïté d’un régime qui tente un improbable équilibre entre démocratie et théocratie, mais aussi les tergiversations d’une société qui recherche un compromis entre traditionalisme et modernisme…

1 Les noms et prénoms ont été modifiés.

 

 

 

Article publié dans le mensuel Axelle, septembre 2008 pour le dossier spécial « Iran: une révolution douce »