Yasmina Hamlawi

Un million de signatures pour changer le sort des Iraniennes

La campagne « un million de signatures » illustre l’activisme fervent des femmes oeuvrant pour la fin de toutes politiques discriminatoires en Iran. Lancée en août 2006, cette campagne irrite les conservateurs du régime. Des femmes téméraires, de tous âges et classes sociales , parfois épaulées par des hommes, sillonnent les rues et les parcs publics, interpellent dans les transports en commun, les cafés ou les marchés pour que s’ajoute une signature au bas de leur pétition.

L’objectif avoué de la campagne consiste à collecter un million de signatures pour une pétition exigeant la réforme de l’ensemble des lois discriminant les femmes, pétition qui sera ensuite présentée au Parlement iranien. Maliheh, journaliste et militante, révèle les dessous de la campagne : « En réalité, le nombre de signatures est un prétexte. Nous considérons surtout la pétition comme une campagne de sensibilisation destinée à informer les femmes sur l’état de leurs droits». Les militantes réclament l’égalité des droits pour les femmes dans le cadre du mariage, le droit des femmes à divorcer librement, la fin de la polygamie et du mariage temporaire (sigheh 1), un « prix du sang » 2 équivalent pour les deux sexes, des droits d’héritage égaux, la réforme des lois qui minimisent le châtiment dans les cas de crimes d’honneur, une valeur équivalente accordée aux témoignages des femmes et des hommes devant un tribunal, la suppression des sentences de lapidation en cas d’adultère… La liste est longue et loin d’être exhaustive.

Combattre les lois archaïques

C’est lorsqu’on les sollicite pour signer la pétition que beaucoup de femmes découvrent, avec effarement, leur statut juridique. En effet, les moeurs de la société iranienne ont évolué plus vite que les lois et celles-ci sont vécues comme une véritable régression moyenâgeuse de l’histoire féminine . « De nombreuses lois sont irrationnelles et ne correspondent plus à la société » explique Mahmoud, avocat, emprisonné plusieurs fois en raison de son engagement pour les droits humains.
Grâce à la campagne « un million de signatures », l’engagement au féminin s’est répandu comme une traînée de poudre. Un véritable réseau organisé s’est créé à l’échelle du pays et toutes les bonnes volontés y sont les bienvenues. Les Iraniennes peuvent suivre une formation avant de rejoindre l’un des comités du mouvement ou, plus simplement, télécharger sur le Net un des formulaires afin de le faire signer par leur entourage. Maliheh se réjouit de l’impact de ce mouvement sur le pays :  « Cette campagne s’est désormais décentralisée et se retrouve dans les grandes villes d’Iran. Elle constitue une étape-clé dans la construction de la société civile iranienne».

Agir malgré le danger

La popularité grandissante de la campagne secoue le conservatisme des dirigeants du pays qui redoutent qu’un million de femmes puissent s’organiser et descendre dans la rue. La jeune République islamique s’estime trop fragile pour permettre tout rassemblement contestataire et n’hésite pas à multiplier les arrestations de militantes à travers le pays. Fatemeh, fervente militante, tient à s’exprimer en dépit des risques : « Cela devient très dangereux, ils essaient de casser notre mouvement. Il devient très difficile d’agir sans se faire arrêter. » Suite à sa participation à la manifestation pacifiste de 2006 en faveur des femmes, elle fut  elle-même condamnée à deux ans et six mois de prisons pour « propagande contre le système ». Une grâce a été sollicitée auprès du Ministre de la Justice, dont Fatemeh attend encore la réponse. « Le gouvernement nous harcèle, il nous a donc fallu nous adapter et trouver de nouveaux moyens pour conscientiser la population. Nous voulons changer les mentalités et nous ne nous arrêterons pas, quel que soit le prix à payer ».
Pour échapper à la surveillance, le mouvement de femmes s’est penché sur les évènements de mai 68 à Paris. « Nous avons imité le théâtre de rue de Mai 68 et nous avons mis en scène dans des lieux publics la discrimination des femmes dans ses aspects quotidiens. C’était le cas d’une femme se disputant avec son époux car celui-ci voulait prendre une autre épouse. Les cris ont rassemblé une foule autour des deux comédiens anonymes, très vite, la polémique a enflé, chaque passant avait son mot à dire. Nous avons été surpris de constater que nombreux étaient ceux qui prenaient parti pour la femme et réprimandaient l’homme. »

Alors que la République islamique s’apprête à fêter ses 30 ans, elle peut difficilement ignorer le grondement des mouvements féministes, qui peu à peu se solidarisent avec des mouvements estudiantins ou syndicalistes.
« Comment faire autrement ? » répètent Fatemeh, Maliheh et beaucoup d’autres, lorsqu’on leur parle des dangers qu’elles encourent pour leur engagement. Aucune n’envisage de plier, mais toutes rêvent du bout du tunnel…

Article publié dans Axelle, septembre 2008, pour le dossier spécial  » Iran : une révolution douce «